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L’AÏKIDŌ ET LE KI-SHIN-TAÏ(1) DE SON FONDATEUR, MORIHEI UESHIBA

Par Hino Akira — article paru dans Dragon Magazine Hors-Série Spécial Aïkido N°3, janvier 2014.
Traduction de Taro Ochiaï.
Article original paru en août 1999 dans le magazine 秘伝 Hiden(2) —

30e anniversaire de la mort d’Uéshiba ō(3)

La commémoration du 30e anniversaire de la mort d’Uéshiba Morihei s’est déroulée les 8 et 9 mai 1998 à Tanabé, préfecture de Wakayama, non loin de mon dōjō(4).

De Hikitsuchi Michio — détenteur du plus haut grade, 10e dan, et qui habite à côté, à Shingū(5) — à Uéshiba Moritéru, l’actuel sōké(6), de nombreuses personnalités avaient fait le déplacement pour participer à cet événement qui ne manqua de susciter tout mon intérêt.

En effet, l’Aïkidō est un certain type de système de bujutsu(7) qui fut développé par son fondateur, Uéshiba ō. Comment ce système est-il actuellement transmis ? Un certain nombre de personnes ont reçu l’enseignement direct d’Uéshiba ō.
Qu’est-ce que ces personnes ont compris de lui ? Est-il seulement possible d’appréhender les « différences dans la forme d’expression actuelle » de l’« Aïkidō » quand on sait que cette forme est le fruit de personnes ayant eu des interprétations différentes, possédant des personnalités, des compétences, des capacités différentes, et qui, de plus, ont suivi l’enseignement d’Uéshiba ō à des périodes différentes de sa vie ?…

La première journée débuta par un cours dirigé par Uéshiba Moritéru shi(8), petit-fils du fondateur.
Il aborda en guise de révision les grandes techniques de base et exécuta avec application shomen uchi ikkyō, irimi nagé, shihō nagé, kokyū nagé etc. C’était la première fois que j’assistais à une démonstration des formes caractéristiques de l’Aïkidō de manière si précise.
J’ai donc pu d’autant mieux apprécier.

Mais en observant ce cours, je ne pouvais m’empêcher de penser à l’existence de ces « différences dans la forme d’expression actuelle » — et qui pose cette question, fondamentale du point de vue de ceux qui ont suivi l’enseignement : « que transmet-on au juste ? »… L’autre niveau de considération — même si cela a moins à voir avec le bujutsu qu’avec la problématique de l’héritage — concernait les difficultés que représentent un système d’enseignement en tant qu’organisation…

Telle était la nature de mes réflexions car voilà mon constat : de toutes les choses ce dont j’ai été témoin ce jour-là, un grand nombre était très éloigné du peu que je connaissais de l’Aïkidō…

Bien entendu, le propos ici n’est pas de savoir quelle forme est correcte ou incorrecte, juste ou fausse.
Par contre, ce qui importe, c’est faire le constat de « différences ».

Je connais l’Aïkidō à travers trois sources : feu Shioda Gōzō sōké, fondateur du Yōshinkan Aïkidō, feu Tojima Yasushi du « Kumano Juku »(9), élève d’Uéshiba ō dans ses dernières années, et Uéshiba ō lui-même à travers ses vidéos.
Or, là aussi, on peut relever des différences… Nous sommes en plein dans la problématique de la transmission : « quel héritage reçoit-on ? », « quel héritage transmet-on ? »…

Remontons plus loin et, à nouveau, on notera des différences : entre ce qui a été développé par Uéshiba ō et ce qui a été développé, par exemple, par Horikawa Kōdō, grand maître du Daïtōryū-aikijutsu, dont l’enseignement a été repris aujourd’hui par Okamoto Seigō sōshi (10) du Roppōkaï… Alors que tous deux ont appris le Daïtōryū-jūjutsu à la même source, Takéda Sōkaku.

Comment se fait-il que les formes soient si différentes ?

On pourrait s’interroger ici sur la préservation de l’essence de chaque bujutsu. Mais pour traiter cette intéressante problématique, il nous faudrait remonter plus loin encore dans le temps pour questionner les origines du Daïtōryū-jūjutsu…
On ne pourrait alors malheureusement avoir que des points de vue historique(11)… Je n’ai donc pas l’intention d’approfondir cet aspect.
Je ne m’intéresse qu’à ce qui se réalise et se pratique concrètement.

Et en restant dans l’Aïkidō proprement dit, considérons ces quatre illustres élèves d’Uéshiba ō : feu Uéshiba Kisshōmaru shi, fils du fondateur… feu Shioda sōké, qui a développé le Yōshinkan Aïkidō… Tōhei Kōichi kaïchō(12), qui a développé le Shinshintōitsu Aïkidō… feu Noriaki Inoué dōshu, qui a développé le Shin’eitaïdō… Si l’on pose la question « qu’ont-ils appris ? », mon esprit de chercheur ne peut s’empêcher de penser que l’« on ne voit que ce que nos yeux sont capable de voir »… Ainsi les différences ne seraient-elles pas en fait révélateur avant tout de la personnalité de chacun(13) ?

Il devient cependant possible d’avoir un aperçu, en relief, de « l’essence du bujutsu » qu’ils ont voulu apprendre…

L’Aïkidō, c’est le contrôle des réactions inconscientes(14) et c’est la transmission du poids du corps

Quand j’ai commencé à étudier le bujutsu, je ne me suis jamais intéressé à ce bujutsu appelé « Aïkidō ».
Je ne considérais le bujutsu et l’utilisation du corps que du point de vue du sabre ou des formes percussives du combat.

Mais il y a de cela un peu moins de vingt ans, en feuilletant un magazine, je suis tombé sur une photo récente du fondateur du Yôshinkan Aïkidō, Shioda kanchō(15). La photo montrait un homme qui ne présentait aucune de tension, seulement une silhouette parfaitement équilibrée.
Cela me frappa.

Voilà le point de départ de mon intérêt pour Shioda kanchō — ce n’est donc pas l’Aïkidō qui m’intéressa, mais le waza(16) de Shioda kanchō.
Et je suis allé le voir à son dōjō de Shinjuku, à l’époque où il dispensait des cours en public (j’ai écrit un article à ce sujet dans le Hiden de mai 1996(17)).

L’observation attentive de son waza — je parle de sa manière globale(18) d’utiliser sa technologie corporelle (ou shintaï gijutsu)(19) — m’a permis de vérifier que je ne m’étais pas trompé dans mes recherches en matière de bujutsu : les directions que j’avais suivies étaient bonnes.

À savoir les découvertes que je fis comme le korobi(20) du pied pour déplacer le corps dans son ensemble, l’utilisation du buste, l’utilisation du dos, l’utilisation du bassin, l’utilisation du pied arrière, le contrôle des réactions inconscientes etc.
Tout cela s’exprimait de manière vivante et concrète dans le shintai gijutsu de Shioda kanchō…

Mais le plus étonnant, c’est que mes recherches avaient été menées principalement à travers des formes percussives du bujutsu, ce qui n’était pas le cas de Shioda kanchō (bien sûr, les atémis existent dans son waza, mais ce n’est pas la base de sa pratique) et nous étions malgré tout parvenus à une manière commune d’utiliser le corps.

Je pris donc la décision d’orienter mes recherches, non pas dans le sens de la recherche des « utilisations bujutsu du corps » mais dans la recherche des éléments fondamentaux (ou yōso)(21) du « corps bujutsu ».

Et en observant le waza de Shioda kanchō, j’ai pu faire une nouvelle découverte…

Shioda kanchō était en effet capable de transférer ses 150 cm et ses 43 kg à son partenaire, très facilement, à travers le bras saisi ou n’importe quelle partie du corps en contact avec lui.

Sans une telle capacité, il aurait été impossible, au repos, à la petite stature de Shioda kanchō d’avoir la « force(22) » de projeter, de contrôler librement le corps d’une personne faisant largement deux fois son poids et son gabarit.

Par exemple, un aïté(23) qui devait faire dans les 180 cm vint solidement saisir l’avant-bras de Shioda kanchō. À peine avais-je décelé un léger mollissement du genou de Shioda kanchō que le géant s’écroulait…

J’ai d’abord pensé à une supercherie. Mais à force d’observer et d’analyser sa façon d’utiliser le corps, il devint clair que Shioda kanchō avait mis en œuvre un déplacement du poids du corps, déplacement au cours duquel il modifiait la direction du mouvement(24), provoquant la transmission du poids de son corps sur aïté(25)… Telle fut mon interprétation.

Le propos en somme est d’être capable de déplacer librement son propre poids jusqu’à n’importe quel point en contact avec une personne, quelque soit ce point de contact — qu’il s’agisse de la main, qu’il s’agisse du tronc, qu’il s’agisse d’un sabre, d’une lance, du poing etc. — pour pouvoir littéralement « peser de tout son poids » sur elle…

J’étais parvenu à la source même de la force(26) dans le bujutsu :

Poids du corps

Déplacement (direction du mouvement)

Sur aïté

Ce gijutsu consistant à transmettre son propre poids à l’autre, je l’ai donc baptisé transmission du poids du corps (ou taïjū no dendō), et prenant comme base que « ce gijutsu est la source même de la force », j’ai décidé de repartir à nouveau dans mes recherches et mes explorations inventives(27)…

Car par son petit gabarit et son âge avancé, Shioda kanchō répondait parfaitement à la caractéristique commune des tatsujin(28) dont l’histoire du bujutsu japonais a retenu le nom. De tous, on dit qu’« ils sont forts malgré leur âge avancé » ou que « plus ils prennent de l’âge, plus ils deviennent forts »…

Toutes ces spécificités m’ont ainsi permis de comprendre que l’Aïkidō — tout du moins le gijutsu corporel de Shioda kanchō — était un bujutsu basé sur deux choses : le contrôle habile des réactions inconscientes (dont je parlerai plus loin) et l’utilisation de la transmission du poids du corps.

Ma rencontre concrète avec l’Aïkidō

Après être parvenu à maîtriser la transmission du poids du corps, j’ai commencé à l’enseigner à mes uchidéshi(29) de l’époque.
Mon propos était de chercher à rendre ce mécanisme universel, en tant que gijutsu.

Or, un jour, on me proposa de faire une conférence sur le kikō(30) à Shingū.
À la fin de la conférence, au moment des questions du public, quelqu’un me demanda : « dans les magazines, à la télévision, on voit souvent des maîtres projeter des gens sans les toucher, avec la seule puissance de leur ki.
Est-ce que vous savez le faire, Hino san ? ».
J’ai alors invité le jeune homme qui s’était exprimé à venir sur scène.

« Projeter sans contact ! Pour rendre possible une telle chose, il y a certaines conditions à réunir.
Donc dans l’absolu, je ne peux pas répondre ‘‘oui, je sais le faire’’ ou ‘‘non, je ne sais pas’’.
Par contre, sans réunir aucunes conditions, je peux vous mettre par terre avec un seul doigt… Résistez de toute vos forces, s’il vous plaît… » Le jeune homme qui devait faire dans les 180 cm se mit en position du sumotori.
Appliquant une transmission du poids du corps, je le fis rouler en arrière sans effort.

Après la conférence, je fus abordé par un homme âgé dont l’allure était telle qu’il ne faisait aucun doute que c’était un grand adepte du bujutsu. Il s’agissait de Tojima Yasushi, également maître forgeron de katana.

Il me dit : « je suis une personne qui a suivi l’enseignement d’Uéshiba ō de l’Aïkidō. Vos gestes ainsi que le korobi de vos pieds sont exactement semblables à ceux d’Ō sensei.
J’ai vraiment bien fait de venir aujourd’hui !… Pourrais-je venir vous rendre visite un prochain jour à votre dōjō ? », ce à quoi j’ai répondu : « bien sûr, venez quand vous voulez. Et vous me parlerez d’Uéshiba ō »… Telle fut notre première rencontre.

Mais comme je l’ai dit au début, l’Aïkidō ne m’avait jamais intéressé.
Je connaissais certes le nom de son fondateur mais je n’avais aucune connaissance précise sur ce bujutsu.
L’observation de Shioda kanchō du Yōshinkan Aïkidō m’avait sans aucun doute donné une idée de ce qu’était l’Aïkidō, mais j’aurais été bien incapable de dire ce qui relevait de l’Aïkidō proprement dit de ce qui relevait du waza de Shioda kanchō. Comment l’aurais-je pu ? Je n’avais absolument aucune idée, ni de ce qu’Uéshiba ō avait enseigné concrètement, ni de ce qu’il avait voulu enseigner.

Grâce au hasard de cette rencontre avec Tojima Yasushi, j’ai pu commencer à comprendre et à faire l’analyse de l’Aïkidō…

Ainsi que du waza d’Uéshiba ō.

70% d’atémi, 30% de gyaku-waza(31)

Tojima Yasushi vint donc me voir(32) et la journée fut riche en discussions sur le bujutsu en général et l’Aïkidō en particulier.
Il me parla notamment de la période où il était parti diffuser l’Aïkidō aux États-Unis. Mais arriva un moment où il nous fallu passer à une discussion par le corps pour appréhender toutes les nuances et les subtilités des sujets abordés…

« Hino-san, me dit-il, l’Aïkidō ne consiste absolument pas à contrer des attaques.
Ō sensei répétait souvent que l’Aïkidō, c’est “ 70% d’atémi, 30% de gyaku-waza ”. » Et il me fit expérimenter plusieurs kata pour illustrer son propos.

« Les déplacements d’Ō sensei étaient comme les vôtres, Hino-san, tellement silencieux qu’il était impossible de savoir sur quelle partie de la plante du pied il prenait appui pour se mouvoir… Et son corps était tout aussi imperturbable(33) que le vôtre… »

De telles paroles ne pouvaient avoir été prononcées que par une personne ayant développé un oeil, une sensibilité, une capacité d’analyse avancée comme peut l’être un expert dans la fabrication de katana(34)… Tojima Yasushi avait de toute évidence observé Uéshiba ō dans les moindres détails : de l’angle de son shisei(35) à sa façon de porter le regard autour de lui jusqu’à l’angle du bras qu’il lève(36)…

Je lui demandais : « dans l’Aïkidō que l’on voit aujourd’hui, on commence à l’étape où on se laisse saisir le poignet.
C’est une erreur, n’est-ce pas ? » Il me répondit : « oh, c’est un éducatif ! pour apprendre à guider aïté à venir vous saisir, mais aussi pour apprendre à suivre la main d’aïté… » — « Je m’en doutais ! j’ai toujours trouvé cela très peu naturel, je me demandais donc si ce n’était pas une forme d’exercice pour être capable de déplacer aïté jusqu’à une position avantageuse pour soi… » — « Mais c’est cela, c’est exactement cela ! Tenez, essayons… » Nous nous mîmes face à face comme pour nous affronter et ce fut alors l’occasion de nous tester de différentes façons.

Ce keiko(37) avec Tojima Yasushi me permit ainsi de comprendre une autre spécificité : on ne va pas saisir aïté. De fait, c’est Tojima Yasushi qui me saisit le poignet, et à peine l’avait-il fait qu’il m’emmenait sans aucune difficulté de son côté…

Cette saisie de Tojima Yasushi était une saisie qui, par une très subtile diffusion des forces, captait le moindre petit changement chez moi(38).
De ce fait, j’étais si concentré sur les changements de direction que Tojima Yasushi put me déséquilibrer sans que je m’en rende compte…

Ainsi, à force de chercher à nous piéger mutuellement, nous nous retrouvâmes plus d’une fois immobiles, incapable l’un et l’autre de faire un geste. Alors nos regards se croisaient et nous éclations de rire(39).

L’univers d’Uéshiba se transmet-il ?

Au Japon, il existe un grand nombre de formes différentes de bujutsu et pour la plupart, même un non-spécialiste est capable d’en donner une description relativement juste : les pratiquants utilisent un sabre, s’affrontent en combat ou exécutent des katas et notre observateur béotien pourra dire : « c’est du kenjutsu »…

L’Aïkidō doit être le bujutsu le plus difficile à décrire : il ne s’agit pas comme au jūdō de se faire face en se tenant par le vêtement… On applique certes des clés aux articulations mais cela ne se limite pas à cela… Il ne s’agit pas non plus de dégainer le sabre comme au iaï… Il ne s’agit pas de se concentrer sur le kensen(40) comme au kenjutsu… Il ne s’agit pas de s’endurcir en s’entraînant aux frappes… Bef, la simple observation extérieure permet difficilement de déterminer ce qui est constitutif de l’Aïkidō.

Par ailleurs, l’Aïkidō est commenté et analysé par de nombreuses personnes, mais toujours pour traiter du « comment », jamais du « quoi »… Il est donc bien difficile de savoir ce qu’est l’Aïkidō. À tel point qu’il est aisé de tomber dans l’idéalisation ambiguë voire la déification… Rares sont ceux qui, comme Tojima Yasushi, ont su observer avec l’œil aiguisé de l’expert.

À ce stade, je préfère donc laisser de côté l’« Aïkidō » actuel.
Et je me tournerai vers le waza d’Uéshiba ō pour tenter de l’étudier dans les limites du possible, grâce aux matériaux disponibles — vidéos, photographies, livres etc.
— mais aussi à travers les spécificités perçues dans le waza de Shioda Gōzō et lors du keiko avec Tojima Yasushi.

Explorer les origines d’Uéshiba ō

Avant d’étudier le waza d’un bujutsu, il est indispensable de savoir clairement ce que l’on veut chercher.

La question « qu’est-ce que le waza d’Uéshiba ō ? » contient, structurellement, la question de la force (41) d’Uéshiba ō, mais également la question de ses aptitudes physiques et de ses prédispositions.
Et la question — impossible à écarter s’agissant de bujutsu — de sa capacité à faire face à un adversaire : son courage, la force de sa volonté, de son intention etc.

Entrent également en ligne de compte la valeur qu’il se donne en matière de bujutsu, les raisons de son investissement dans le bujutsu — tout ce qu’on pourrait appeler sa philosophie, ses motivations… Tout cela donner le waza d’Uéshiba ō tel qu’on peut voir de nos yeux et ressentir par le corps(42).

Ceci n’est pas propre à l’Aïkidō ou à Uéshiba ō. Il s’agit d’un point commun structurelle que l’on retrouve dans tout bujutsu et chez tous les tatsujin.

Et c’est à partir de ces éléments fondamentaux que l’on pourra déterminer ce que nous, gens d’aujourd’hui, pouvons apprendre du waza d’Uéshiba ō, mais aussi ce que nous devons en apprendre.

Il nous faudra par conséquent commencer par mettre au clair les spécificités propres d’Uéshiba ō — comme ses prédispositions physiques ou son courage qui sont à la base du bujutsu… Car ces spécificités ont un lien important avec sa force — pour ne pas dire que ces spécificités même constituent sa force, tant elles représentent des éléments fondamentaux essentiels…

1. Facteurs génétiques

Sunadomari Kanémoto(43) a écrit une biographie du fondateur de l’Aïkidō. En voici un extrait :

« Morihei, encore jeune adolescent, voulait apprendre le kenjutsu.
Mais étant de faible constitution physique, ses parents s’y opposèrent et Morihei ne put pratiquer.
Yoroku, son père, était pourtant connu dans la région pour être un homme très fort.
On dit qu’il était capable de soulever à plusieurs reprises deux ballots de riz de quatre to chacun accrochés à une balance, en la tenant par les annulaires(44). Kichiémon, l’arrière grand-père de Morihei, était lui aussi un homme exceptionnellement fort : il a même représenté la province du Kishū(45) lors d’épreuves de force organisées à Édo(46) devant la famille du Shōgun.
Avec un tel héritage génétique, nul doute que Morihei soit né avec les qualités qui feront de lui plus tard un grand du budō. »

De telles prédispositions le distinguent certainement de nous autres gens ordinaires.
Le point est à relever.
Sans quoi on pourrait se tromper sur sa « force » et par exemple croire que c’est un savoir-faire qui peut être acquis.

2. Des prédispositions physiques…

« En l’an 34 de l’ère Meiji (1901), Morihei, alors âgé de 18 ans, quitte pour la première fois sa région natale pour Tōkyō. Il travaille dans le commerce d’un parent proche et le soir fréquente un dōjō de quartier où il pratique le jūjutsu » poursuit le biographe… Puis le jeune Morihei rentrera au pays au bout d’un an, après avoir contracté le béribéri.

« Morihei aida aux travaux agricoles de la maison familiale, sympathisa avec les marins-pêcheurs, prit la mer avec eux, et en ville, s’occupa de l’association des jeunes gens… Prenant l’initiative en toutes choses, il acquit le respect de tous.
Physiquement, son corps se développa, Morihei devint un robuste gaillard plein de vigueur.
On peut dire qu’il possédait à présent le même physique — solide et puissant — que ses ancêtres.
Son corps s’était développé en épaisseur : il pesait 83 kg malgré une taille de 156 cm.
Comme je l’ai écrit auparavant, dans la famille Uéshiba du côté paternel, on était des forces de la nature et Morihei ne dérogea pas à la règle, il présentait désormais des capacités physiques qui n’avaient rien à envier ni à Yoroku, ni à Kichiémon… »

Pendant la guerre russo-japonaise(47), le jeune Morihei servit sous les drapeaux.
Lors des exercices, les soldats chargés de leur lourd paquetage devaient parcourir 20 km, 40 km au pas de course.
Morihei était capable de faire le parcours en portant sur lui deux à trois paquetages pour soulager les camarades qui ne parvenaient pas à suivre cet entraînement infernal.
Il fit la même chose, et à de nombreuses reprises, en Mandchourie, sur les champs de bataille, au milieu des balles qui sifflent.

Est-ce là le fait d’un homme ordinaire ? Assurément, non.
Dès le départ il avait des aptitudes physiques exceptionnelles, dès le départ, il était fort. Car un homme fort est tout simplement « fort d’emblée ».
Et il ne se peut pas qu’un homme faible puisse « apprendre quelque chose » qui lui permette de devenir fort… C’est une réalité structurelle. Le nier et se bercer d’illusions conduira fatalement à l’échec.

Et concernant les fondements de l’Aïkidō, il faut bien comprendre qu’à cette étape, Uéshiba ō ne connaît pas encore le Daïtōryū-jūjutsu.
Il n’a pas encore rencontré Takéda Sōkaku.

3. …Et mentales

Après la guerre, Uéshiba ō rentre à Tanabé, il se retire dans la forêt, médite sous des cascades… Il s’adonne aux pratiques ascétiques les plus austères(48).
Des gens ont pu le croiser par hasard et la rumeur grandit : un fou ou un tengu(49) vivrait dans la forêt…

On peut supposer qu’il y avait dans le for intérieur d’Uéshiba ō quelque chose — de l’ordre du physique, de l’ordre du psychique — qui s’agitait violemment et qu’il ne pouvait plus contenir.

Puis il fut volontaire pour faire partie du programme de colonisation de l’île d’Hokkaidō.
L’histoire est célèbre(50) mais nous qui vivons au 21e siècle n’avons certainement aucune idée de ce qu’était être un pionnier.
Les difficultés devaient être immenses, chaque jour devait avoir son lot d’imprévus… Mais faisant preuve de leadership, Uéshiba ō gagna le respect de tous au point d’être surnommé Shirataki Ō(51).
Le conseil du village fit appel à lui pour la construction du village, l’aménagement des routes etc.

Là aussi, il montra une force psychique et physique exceptionnelle : « Forgé par le bujutsu, forgé par l’armée, le vigoureux Morihei commanda spécialement une hache géante de 4 kg à un maître-forgeron de la province de Tosa(52) pour pouvoir abattre les arbres géants qui poussaient alentour(53) »…

Il faut tout de même savoir qu’un homme ordinaire ne peut guère manier une hache pesant plus de 1,5 kg. Je possède moi-même une hache de 3 kg, mais elle ne me sert qu’à fendre des bûches. Je n’envisagerais même pas m’en servir pour abattre un arbre — alors en abattre plusieurs à longueur de journées !…

Où qu’il aille, quoiqu’il fasse, tel était Uéshiba ō : un homme robuste et puissant possédant une volonté de fer et une inébranlable ténacité. Et cet homme aux capacités impressionnantes va alors faire la rencontre de Takéda Sōkaku.

Le waza d’Uéshiba ō n’est à la portée de personne

Il n’y a maintenant plus de doute possible sur le fait qu’Uéshiba ō est différent de nous autres, gens ordinaires.
Et que sa force, il ne l’a pas apprise de Takéda Sōkaku.

Ce qu’il a appris, par contre, c’est un moyen d’exprimer et d’organiser sa force.

Et d’un point de vue plus politique, on peut aussi supposer l’importance de la valorisation que représente le fait d’intégrer une tradition — le Daïtōryū comme bujutsu traditionnel — dans une société qui porte en haute estime ce genre de chose…

La force d’Uéshiba ō ne provient donc ni du Daïtōryū, ni de l’Aïkidō qu’il a élaboré.
Fort, il l’était depuis le départ. Et une personne ordinaire n’est en aucun cas capable d’hériter de ce waza issu de ses prédispositions et du vécu exceptionnels d’Uéshiba ō.

Quant à la question de la transformation(54) de la nature de sa force, l’influence de la religion est indéniable.
Est-ce l’influence de l’Ōmoto-kyō ou le charisme de Déguchi Onisaburō ? On pourra spéculer à l’infini, mais il est toutefois certain qu’Uéshiba ō a été fortement marqué(55).

Est-il possible d’apprendre d’Uéshiba ō ?

Nous avons vu jusqu’ici ce qu’il n’était pas possible d’apprendre.
C’est-à-dire le talent propre d’Uéshiba ō sans lequel son waza n’advient pas.

Nous allons voir à présent ce qu’il en est de cesmoyens d’expression(56) acquis ou élaborés par Uéshiba ō.
À savoir le jūjutsu, l’Aïkidō.
Tout en sachant que jūjutsu ou Aïkidō, sans les capacités innées d’Uéshiba ō, ne valent guère mieux que des voitures sans carburant.

La force ne peut être apprise à partir de ce qui n’est pour Uéshiba ō qu’un moyen d’expression.
Ce qu’il est possible d’apprendre, en revanche, ce sont les gijutsu qui sont l’expression de la force d’Uéshiba ō.

Quelques-uns y sont parvenus.
Par leurs propres moyens.
Ce sont, Shioda sōké en tête, les quelques élèves de hauts niveaux qui ont suivi l’enseignement d’Uéshiba ō.

Pourquoi par leurs propres moyens ? Parce qu’il n’existait pas de système d’enseignement, et, sans doute aussi, parce qu’Uéshiba ō lui-même était un homme d’instinct qui ne faisait que suivre son inspiration du moment.

On peut également penser qu’Uéshiba ō se servait de ses déshi(57) comme partenaires pour avancer dans sa propre recherche martiale.
Car ces déshi de haut niveau étaient eux-mêmes, à la manière d’Uéshiba ō, des personnes d’exception : ses élèves possédant eux aussi une force, fruit de leurs talents innés et de leur expérience.

Ce qu’exprime Uéshiba ō

Uéshiba ō a fait un certain nombre de démonstrations publiques qui furent filmées.

Sur quels détails notre attention doit-elle se porter en visionnant ces images ? Eh bien sur ces petites démonstrations anodines qui ressemblent au premier abord à des tours de magie.

Et effectivement, elles tiennent bien du tour de passe-passe.
Mais il ne faut pas pour autant les surestimer car il faut une connaissance approfondie de la structure corporelle pour être capable de manipuler à sa guise à la fois son corps et celui des autres.

Chez nous au Hino Budō Institute(58) nous appelons cela des shintai magic(59).

Ce sont des « tours de magie », mais ils n’en sont pas moins des moyens importants du bujutsu, et sont le bujutsu même.

Parmi ces tours, on peut citer par exemple la transmission du poids du corps, l’utilisation des réactions inconscientes, le caractère trompeur des points de douleur — points de contact — sur le corps, la déstructuration de la sensation de l’équilibre, le décalage axial, le caractère trompeur de la vision etc.(60)

Nombre de spécificités et autres procédés autour de l’utilisation du corps que les tatsujin du bujutsu sont capable d’exploiter totalement — c’est le point commun de tous les tatsujin de l’Histoire.

En somme, les personnes qui ne savent pas utiliser ces éléments fondamentaux ne sont pas des tatsujin.
C’est en ce sens qu’il faut comprendre qu’il s’agit de « tours de magie » (Hatsumi sōké du Bujinkan est un autre tatsujin — le dernier du 20e siècle — qui excelle dans ces « tours de magie » corporels).

Les éléments fondamentaux du bujutsu issu du waza d’Uéshiba ō

1. Concentration des forces sur l’axe et équilibre — et «聴經» (chōkei)

Voici une démonstration célèbre d’Uéshiba ō : il est assis sur le tatami, imperturbable, malgré plusieurs déshi prenant appuis sur sa tête de toutes leurs forces. Puis il les projette aisément au sol.

Est-ce là une partie de son waza ? Est-ce tout à fait autre chose ? Ou bien encore est-ce quelque chose de complètement différent ? Ce que l’on pourra comprendre sera déterminé en fonction de ces considérations.

Le propos mis en œuvre ici, c’est la capacité, d’une part, à unir une disparité de poussées d’intensités différentes et, d’autre part, à coordonner dans un même temps une disparité de directions différentes.

D’un point de vue corporel, il s’agit vraisemblablement pour Uéshiba ō de pouvoir mettre en place un axe à l’intérieur de son corps de telle façon que toute la disparité des forces s’équilibre au point situé à l’autre bout de cet axe.
Ce point étant fixe sur le tatami, cela revient à dire que les déshi poussent, non pas Uéshiba ō, mais le tatami.
Au Hino Budō Institute, nous appelons cela « tenir par l’axe et par la structure osseuse »(61).

Autrement dit, la charge est musculairement nulle pour Uéshiba ō.
Tandis que les déshi se tiennent en équilibre instable sur un axe unique.

L’exploit, ici, c’est d’avoir conçu un tel dispositif de démonstration et de pouvoir le réaliser instantanément.
Tel est le gijutsu d’Uéshiba ō et tel est le niveau de son ressenti corporel(62).

Vous devriez à présent commencer à comprendre la vraie signification de ce type de démonstration : il s’agit de cultiver le ressenti qui permet d’unifier la disparité des forces inhérente au taninzūgaké(63).
Autrement dit, il s’agit de savoir comment mettre en équilibre ces forces diverses sur un même point fixe, il s’agit de savoir quelle direction permet de déstructurer cet équilibre des forces et il s’agit de savoir quand le faire…

Une telle gestion des rapports de force physiques et mentaux fait appel à des éléments fondamentaux de haut niveau.

À ma connaissance, le seul qui a réussi à « lire au travers » et à le mettre en pratique, c’est Shioda sōké.
Les keiko du Yōshinkan comme le kataté muné tsukami ou le ryōté muné tsukami sont des kata qui exploitent les éléments fondamentaux mis en œuvre dans cette démonstration de manière facilement compréhensible.

On met en équilibre la force de saisie du partenaire contre le sol par l’intermédiaire du pied arrière.
La force se retrouvant pour ainsi dire fixée, on peut en changer la direction par un mouvement du genou avant.
La transmission du poids du corps joue également un rôle mais dans le principe, on joue bien sur ce genre de mise en équilibre.

D’ailleurs, ne pourrait-on pas supposer que c’est parce qu’Uéshiba ō utilisait fréquemment les techniques de saisie qu’il a mis au point cette démonstration pour mieux démontrer l’importance de la mise en équilibre avec aïté ?

Shioda sōké se laissait souvent saisir par deux personnes à la poitrine ou à la ceinture et expliquait combien il était difficile alors de parvenir à unifier ces forces disparates.

De ce point de vue, on pourrait affirmer que cette démonstration fait partie des fondements du waza d’Uéshiba ō : unifier la disparité des forces demande une maîtrise de haut niveau car la force — force de la saisie, de la poussée etc. — doit être perçue par le corps, à travers le point de contact.

Vous comprenez combien alors une telle aptitude demande le développement extrême de la sensibilité du corps.

Un tel gijutsu s’appelle 聴經, chōkei.

Le chōkei est donc cette capacité qui permet d’appréhender tous les éléments fondamentaux dont je viens de faire la description.
On peut sans aucun doute affirmer que c’est un gijutsu fondamental du bujutsu(64).

2. アイキ(aiki)(65)ou le dōchō(66) au niveau inconscient

La question de l’アイキ(aïki) de l’Aïkidō revient souvent. Elle fait l’objet de nombreuses interprétations par de nombreuses personnes…

Le mot アイキ est aussi utilisé dans le Daïtō-ryū, il existe même un gijutsu appelé あいき(aïki). De même, lorsque je pratiquais le karaté Shitō-ryū, mon sensei parlait d’ アイキ et j’ai donc étudié l’アイキ…

On peut toutefois soupçonner que chacun emploie ce mot pour des expressions différentes de gijutsu. Mais suffit-il d’affirmer que tous parlent de choses différentes et que chaque école possède sa spécificité propre ? Il convient alors de se poser les bonnes questions…

S’agirait-il de se demander si, pour être d’un usage aussi courant, le terme désigne quelque chose de concret, et si tel est le cas, de quoi il s’agit au juste ? S’agirait-il de s’interroger sur l’origine du mot ? S’agirait-il de se demander de quel gijutsu il s’agit précisément ?… Rien de tout cela.

La vraie question, c’est : que ressentent concrètement les personnes qui utilisent le terme et quelle forme d’expression(67) ces personnes désignent sous le terme アイキ ?

En fait, Uéshiba ō donne des indices aisés à comprendre sur cet « アイキ ». Il faut pour cela se pencher sur certaines démonstrations et sur certains mots de son vocabulaire.

Il s’agit plus précisément des démonstrations de sabre (j’en parle plus tard) et de ces mots très communs que sont wagō et アイ(aï)(68).

Parlons d’abord de wagō(69).

Il s’agit de l’équilibre décrit tout à l’heure. Le wagō désigne la mise en équilibre des forces, des directions, du conscient, de l’inconscient d’aïté.

On pourrait être tenté de comprendre wagō comme quelque chose de vague et abstrait(70) alors qu’il s’agit de quelque chose d’extrêmement concret.

Uéshiba ō a expérimenté la réalité d’une sensation corporelle très précise lors de la mise en équilibre concrète avec aïté.
Et c’est parce qu’il a clairement vécu(71) cette sensation corporelle qu’il a parlé de « wagō ».
Il est vraisemblable que ce fut pour Uéshiba ō le terme le plus pertinent pour traduire la réalité de son expérience.

De ce fait, on aura beau étudier le wagō de manière théorique, tant que l’on n’aura pas développé la sensibilité qui permette de vivre soi-même cette expérience corporelle, jamais cet équilibre particulier dont nous parlons ne pourra être compris(72), encore moins mis en pratique.

Non seulement connaître ce terme ou même essayer d’en comprendre le sens n’apporte rien, mais on se situe à un niveau de maîtrise si élevé que le simple usage de ce mot ne devrait être autorisé qu’aux personnes devenues capable de réaliser wagō dans leur corps.

Parlons à présent d’アイ(aï).

Encore un terme qui peut facilement être employé de manière vague et abstraite. Alors qu’il n’en est rien bien entendu.

Il s’agit encore une fois de quelque chose d’extrêmement concret : l’acte d’アイ(aï) consiste à faire awasé(73) avec tout ce qui constitue aïté : sa force, sa direction, sa conscience de l’attaque, et même ce qui est inconscient chez lui…

Dit plus simplement, il s’agit de faire awasé avec la totalité de ses « mouvements », quels qu’ils soient. Je parle donc aussi des mouvements intérieurs : intention de l’attaque, intention de la direction etc.
En d’autres termes, je suis en train de parler du kéhaï — terme courant en bujutsu pour désigner cette manifestation globale(74) du monde intérieur d’aïté.

Et c’est précisément de cela qu’il s’agit : faire awasé avec le kéhaï(75).

Réaliser un tel awasé (avec donc la totalité des mouvements d’aïté — qu’ils soient extérieurs ou intérieurs) est donc extrêmement difficile.

Mais cette capacité à suivre avec précision le moindre mouvement d’aïté, c’est ce qu’Itō Ittōsai(76) et d’autres tatsujin de l’Histoire ont appelé suigétsu isha — « le reflet de la lune dans l’eau » — soit l’acte banal de se mettre face au miroir pour se regarder dedans, sauf qu’il s’agit de voir si l’on est soi-même devenu ce miroir ou pas(77).

Voilà le niveau où se situe le wagō, voilà le niveau où se situe l’« アイ ».

C’est seulement à ces niveaux que les choses prennent un sens martial.
Et il n’y a pas d’autres chemins pour accéder au territoire où s’élabore ce gijutsu appelé bujutsu.

Même en mettant de côté la possibilité d’atteindre ce territoire, il importe de penser les choses dans l’idée que c’est toutefois réalisable… Sans quoi ni la recherche, ni l’investissement dans le budō n’ont de sens(78).

Bien sûr, aujourd’hui, le mot « 合気 » (aïki) existe et il est employé comme une réalité.
Et le gijutsu « あいき» (aïki) existe également, avec une existence propre, en fonction des styles et des courants ; à tel point qu’il n’est pas possible de distinguer ce qui est authentique de ce qui ne l’est pas et qu’il n’est d’ailleurs même pas nécessaire de le faire(79).

Car si l’on demande : « comment chacun appréhende-t-il le bujutsu ? », tous répondront par rapport à leur propre cadre de référence, c’est-à-dire avec l’ensemble des valeurs qui leur sont propre et cela constituera l’expression même de chaque cas individuel.

Ainsi l’« 合気 » dont je parle dans le présent article est le fruit des valeurs de mon propre bujutsu.
Je ne sais donc absolument pas si mon exposé correspond à la réalité de ce qu’était l’« 合気 » d’Uéshiba ō.

Mais Uéshiba ō lui-même serait sans aucun doute incapable de donner un avis, puisqu’« il n’avait nul besoin d’interprétations utilisant les mots. Seul avait un sens ce qu’il pouvait faire corps par lui-même »…

On me demandera d’où je tire ce genre d’hypothèse.

Il se trouve que de toutes les démonstrations d’Uéshiba ō que j’ai pu visionner, les plus faciles à appréhender pour moi étaient celles où il utilisait le ken.

En effet, dans toutes ces vidéos, on peut vérifier une même constante : il bouge en même temps qu’aïté.

Mais sur le plan visuel, il semble bouger avant aïté.

Et c’est là que survient le malentendu.

Quand je dis qu’il bouge en même temps, je ne suis pas en train de dire qu’il bouge en même temps que les mouvements extérieurs d’aïté — ses mouvements visibles —, je dis qu’il bouge en même temps que l’intention d’aïté.

La différence de niveau entre lui et ses partenaires devient alors évidente.

D’ordinaire, il y a toujours un laps de temps entre le moment où naît l’intention de l’attaque et le moment où naît le geste physique de l’attaque.
Il est possible d’effacer ce laps de temps, ou de ressentir ce laps de temps, mais il faut pour cela avoir accumulé bien des heures d’étude spécifique sur cet aspect.

Celui qui a eu l’initiative de l’attaque — l’aïté d’Uéshiba ō — ne peut donc pas comprendre ce qui lui arrive : il aura eu l’impression que son geste d’attaque a été provoqué Uéshiba ō(80).

Ceci parce qu’Uéshiba ō s’était mis en « harmonie » — dōchō — avec la conscience d’aïté. Et non sur son geste.

Il s’agit donc bien d’awasé. Et il s’agit bien de wagō.

Cependant, pour qu’il y ait réellement awasé et wagō, il y a deux difficultés majeures à surmonter : il faut déjà soi-même avoir uni(81) son intention ou sa conscience à ses mouvements pour pouvoir y comprendre quelque chose d’une part, et d’autre part il faut que tout cela doit se déroule à un niveau inconscient. En d’autres termes, on ne cherche pas à faire awasé avec aïté, on doit déjà être aï avec lui.

3. « 合気 » (aïki) ou l’utilisation des réactions inconscientes

L’ アイキ(aïki) du point précédent — le dōchō au niveau inconscient — est la condition absolument nécessaire de l’« 合気 » (aïki).

Voilà le point d’entrée de l’utilisation des réactions inconscientes, dont nous allons parler à présent.

Lorsqu’on est parvenu à bouger avec aïté, autrement dit lorsqu’on est devenu capable de faire dōchō avec lui, c’est-à-dire avec sa conscience, on parvient à un stade où il est possible de ressentir un équilibre total avec lui.

Cet équilibre peut alors devenir un « référentiel étalon ». Et il devient possible de s’en servir comme outil pour décider si l’on agit avant ou après ce référentiel étalon.

C’est le sen no sen et c’est le go no sen(82).

D’aucuns pensent que ces notions se limitent au combat, au kenjutsu.
En réalité, cela dépasse même les histoires de courant ou d’écoles, sen no sen et go no sen se retrouvent dans toute relation humaine : c’est l’essence (en tant que moyen) de toute relation mutuelle avec autrui(83)

Et ce n’est que lorsque le contrôle de cette conscience sera devenu concret que le phénomène appelé « 合気 » (aïki) pourra survenir.

L’autre fois, à l’occasion d’un reportage pour le journal, j’ai rencontré Okamoto Seigō sōshi du Daïtō-ryū Aïkijūjutsu Roppōkaï.
En l’interrogeant sur l’« 合気 », il m’a répondu : « c’est à l’instant où aïté vient vous saisir qu’il faut se retirer(84) afin de pouvoir faire awasé avec sa saisie »…

En d’autres termes, comme il maîtrise le « référentiel étalon » évoqué tout à l’heure, Okamoto Seigō sōshi sait précisément à quel instant la saisie aura lieu, il peut donc se retirer juste avant que ne survienne la saisie, et c’est de cette façon qu’il peut faire en sorte qu’aïté vienne le saisir pendant qu’il est en train de faire awasé avec lui.

Voilà pourquoi, quand on a saisi Okamoto Seigō sōshi, on se retrouve instantanément pris par l’« 合気 » du Daïtō-ryū Aïkijūjutsu(85).
On comprend ainsi combien l’« 合気 » du Daïtō-ryū Aïkijūjutsu est complexe et difficile.

Quant à l’« 合気 » d’Uéshiba ō, j’ai déjà commencé à aborder le sujet quand je vous ai parlé de Tojima Yasushi.

Et, en effet, lorsque je l’attaquais, Tojima Yasushi bougeait d’une certaine manière et je me retrouvais à avancer mes mains vers lui.
Il construisait en fait ses mouvements de telle sorte que je ne pouvais pas faire autrement que faire awasé avec lui et c’est de cette façon qu’il parvenait à me diriger.

J’étais censé mener l’attaque, mais en réalité mon attaque avait été entièrement construite par Tojima Yasushi.

Tel est le contrôle qu’il exerçait sur moi quand je m’élançais dans sa direction et qu’il décalait le point du corps que je visais.
Avant même que j’ai pu produire mon attaque, la direction de mon attaque avait été modifiée par Tojima Yasushi.
Mon corps ayant ainsi été désaxé, Tojima Yasushi pouvait faire ce qu’il veut, très facilement : me projeter, m’immobiliser…

En somme, Tojima Yasushi réalisait l’ « 合気 » — exactement le même gijutsu qu’Okamoto Seigō sōshi — mais par des mouvements plus amples.

Or, la plupart des personnes présentes dans le dōjō avec nous n’ont probablement pas été capable de discerner toute la subtilité de ces mouvements particuliers de Tojima Yasushi.

Et c’est bien là tout le problème.

Car Tojima Yasushi fut un fin observateur d’Uéshiba ō : son œil d’expert de la forge de katana lui a permis de lire au travers du gijutsu d’Uéshiba ō et déployant toute son ingéniosité et son originalité(86), il a cherché et a réussi à faire sien ce gijutsu.

En général, le regard des gens ordinaires passaient à travers d’un filtre : fascination, admiration… La réalité du gijutsu, du waza d’Uéshiba ō leur échappait donc totalement. Exactement comme les personnes qui étudiaient avec nous étaient incapables de voir ce que Tojima Yasushi faisait.

Ce qui nous ramène à Shioda sōké…

Shioda Sōké était lui aussi parvenu à la maîtrise de l’« 合気 ». C’est de cela dont j’ai été témoin lors de ce cours en public avec la démonstration de son waza fulgurant sur des saisies au col ou de l’avant-bras.

Tout commence par sa posture de base, quand Shioda Sōké se tient debout seul, et que l’on fait l’expérience claire de son équilibre corporel.
De ce fait, aïté a inconsciemment intégré l’endroit à aller saisir sur le corps de Shioda Sōké.
Le col par exemple. Et il va pour le saisir.

C’est là, pendant qu’il se dirige vers l’endroit à saisir, que se produit un mouvement concret mais toujours à un niveau inconscient, à cet instant, Shioda Sōké fléchit ou étend imperceptiblement le genou.
Et c’est seulement ensuite que la main se referme sur le col.

Tout cela forme l’action de « se laisser saisir le col par aïté ».

Bien sûr, il s’agit de déplacer le point de saisie qu’aïté s’est inconsciemment fixé.
Lorsqu’aïté a saisi le col, Shioda Sōké est déjà dans une situation qui lui permet facilement de transmettre le poids de son corps et aïté est déjà dans une situation de déséquilibre.
Aïté peut donc être projeté dans n’importe quelle direction.

Il s’agit bien là d’« 合気 ».

Ainsi, Shioda Sōké, Tojima Yasushi, Okamoto Seigō sōshi maîtrisent l’« 合気 »… Ce qui signifie qu’Uéshiba ō et Horikawa Kōdō shi maîtrisaient l’« 合気 »… Et nous remontons ainsi jusqu’à Takéda Sōkaku.

Alors qu’en est-il ? Cet « 合気 », à qui appartient-il ? à Takéda Sōkaku ? ou bien au Daïtō-ryū ?…

L’« 合気 » n’est ni une particularité propre à une personne, ni une particularité propre à une école.
Cela va bien au-delà. Quand les bujutsu traditionnels japonais parlent de : « faire awasé avec le hyōshi », « décrocher le hyōshi(87) », il s’agit exactement des mêmes éléments fondamentaux… Chaque fois qu’il est question de ma(88), Il s’agit exactement des mêmes éléments fondamentaux…

Voilà ce qu’est l’« 合気 » : le gijutsu fondamental — la condition absolument nécessaire de tous les bujutsu, quels qu’ils soient.♫

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ENCART INÉDIT :

> Ce texte qui figurait dans l’article original fut « coupé au montage » dans le Hors-Série Aïkido. :)

POURQUOI LES TATSUJIN SONT-ILS DES PETITS GABARITS ?

Lors de mes recherches sur le bujutsu, j’ai fait ce constat amusant : la plupart de ceux qui ont atteint la maîtrise du waza ont des petits gabarits.

Si l’on reste autour de l’Aïkidō, Takéda Sōkaku, Uéshiba Morihei, Shioda Gōzō mesurent tous à peu près 150 cm.
Il n’est sans doute pas possible de comparer la taille moyenne de la population suivant les époques mais même si l’ensemble des japonais dans le passé étaient plus petits que de nos jours, je doute qu’à leur époque ceux que je viens de citer fassent partie des personnes de grande taille.

Dans l’histoire du bujutsu, il a bien sûr existé des personnes de grande taille qui ont atteint la maîtrise du waza, et des personnes fortes ont également atteint la maîtrise du waza… Être petit ne constitue donc en rien un avantage.
C’est même une condition a priori tout à fait défavorable.
Comment se fait-il alors que des « petits gabarits » deviennent des tatsujin ?

Étudier cette question permet, sous forme de raccourci, de comprendre un aspect important du waza.

En effet, n’ayant pas le physique à leur avantage, les « petits » doivent redoubler d’attention à chacun de leur geste.
On sait que combattre — qui plus est un adversaire doué — implique que l’on peut perdre la vie au moindre faux mouvement.

Prenons l’exemple du sumō pour le comprendre plus aisément.

Dans le sumō, on perd quand l’adversaire nous a projeté ou lorsqu’on a été poussé hors du dohyō(89). Dans le bujutsu, on ne « perd » pas. Une infime erreur et c’est la mort.

Ainsi, par leur nature même, et quelque soit le domaine, les personnes qui ont un petit gabarit ont une conscience aiguë de cette réalité.

Alors elles doivent faire beaucoup plus que les autres.

Elles sont obligée de dépasser cette étape obligatoire que toute personne désavantagée doit dépasser si elle veut être forte.
À savoir : chercher en faisant preuve de toute leur ingéniosité pour trouver des solutions concrètes qui leur permettront de surmonter leur désavantage physique(90).

Les personnes nées avec un avantage physique, elles, n’ont pas besoin d’effectuer un tel travail : elles sont fortes d’emblée.
Que ce soit en bagarre, que ce soit en sumō, que ce soit en bujutsu, il leur suffit de répondre à la question : comment faire vivre leur avantage physique naturelle ?…

C’est évident dans la façon dont les rikichi(91) remportent leurs victoires.
Ceux qui ont la corpulence avec eux gagnent très souvent par oshidashi ou yorigiri(92).
Cela ne peut être le cas des rikichi de plus petites carrures : leur physique ne leur permet tout simplement pas de s’imposer de cette manière.
Pour dépasser leur destin, ils doivent donc redoubler d’ingéniosité. Voilà la condition absolument nécessaire de toutes ces personnes « petites ».

Dans un contexte où il n’y a ni catégories de poids, ni aucunes règles, la probabilité est donc plus grande que ce soit quelqu’un de petit gabarit qui développe la maîtrise du waza.

Il n’y a pas de « si » en matière de bujutsu, mais imaginons un instant… Si Shioda sōké avait été grand et fort, n’est-il pas probable qu’il ne serait jamais intéressé au mouvement des poissons rouges ni à l’entraînement avec des chiens ?
L’idée même de s’y intéresser ne lui auraient sans doute jamais traversé l’esprit.
On peut alors supposer que son waza ne se serait jamais réalisé en tant que « waza »…

Le désavantage physique implique de s’adonner à une recherche approfondie, une recherche hors des sentiers battus, sur son propre corps et sur la relation avec l’autre.
D’où cette recherche autour du mouvement des poissons rouges et l’entraînement avec les chiens — et on ne peut que convenir que c’est une démarche qui sort des sentiers battus !…

Voilà comment Shioda sōké est devenu ce qu’il est.
L’exploration des possibilités de son propre corps permet de révéler le fonctionnement et la nature du corps des autres.

C’est par ce genre d’élaboration que Shioda sōké a pu donner naissance à son formidable waza.
Et on peut donc dire qu’il en fut de même pour Takéda Sōkaku shi et Uéshiba ō : leur petit gabarit leur a permis de concevoir des choses que les personnes physiquement avantagées ne peuvent pas concevoir et ils ont pu transformer en waza l’utilisation qu’ils avaient de leur corps.

À ce stade, on peut introduire la donnée fondamentale qui manque à cet exposé.
Il s’agit d’un trait de caractère, la disposition naturelle qui pousse les petits gabarits à s’investir jusqu’au bout et à trouver des solutions à leur problème.

Cette disposition naturelle, c’est que ces personnes n’aiment pas perdre.

Quand on n’aime pas perdre, on fait tout pour élaborer des moyens concrets qui permettent de vaincre à tous les coups, ou de ne jamais perdre.

Ce n’est donc pas dans leur tête qu’ils ont trouvé leurs solutions.
Ils les ont réalisées dans leur corps.♫

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COMMENTAIRES DE HINO SENSEI ET NOTES DU TRADUCTEUR

> L’essentiel des notes et commentaires qui suivent a déjà été publié ici : http://kansenkai.com/post/80495027874/dragon-hors-serie-aikido-n-3-les-principes-de

1気・心・体, ki-shin-taï. Cette trinité est composée des kanjis : Taï, c’est le corps… Ki, c’est le ki d’Aïkidō, parfois traduit « énergie », mais c’est une erreur, le mot recouvre tant d’aspect qu’il est intraduisible.
Il est d’ailleurs d’usage de garder le mot japonais… Shin, c’est kokoro, soit le « cœur » au sens figuré.
Généralement traduit « esprit » mais c’est réducteur et faux, traduire « coeur » est également réducteur et faux.
Le terme est intraduisible dans toutes ses riches et importantes nuances, particulièrement dans les arts martiaux japonais où son usage est courant.
D’ailleurs le blog de Hino sensei s’appelle « Samuraï na kokoro » et son livre récemment réédité en anglais s’appelle « Kokoro no katachi »…

2Hiden est le magazine de référence des arts martiaux traditionnels au Japon.

3翁, okina, homme âgé, se prononce aussi ō.
« Femme âgée » se dit 媼, ouna, et se prononce aussi ō… « Uéshiba ō » est donc une formulation qualifiant respectueusement son grand âge.
« Ō sensei » peut s’écrire avec le signe 大, ō,grand ou avec 翁, okina.

4La préfecture de Wakayama est limitrophe de la préfecture d’Osaka et de Nara.
Hino Akira sensei a construit son dōjō au cœur des montagnes de Wakayama.

5à deux heures de route de Tanabé.

6宗家, sōké, le titre désigne le chef de file, le représentant principal.

7On considère généralement que les arts martiaux anciens sont des bujutsu (littéralement, techniques (jutsu) de guerre (bu)) et que le changement de jutsu en dō (voie) est une affaire récente, témoin, par exemple, le jūdō créé à partir du jūjutsu.
Cependant, Hino sensei emploie indifféremment budō et bujutsu car pour lui, il s’agit de points de vues différents sur une la même chose mais vu de points de vues différents.

8師, shi, maître.
C’est le shi de « shihan ».

9Dōjō de Michio Hikitsuchi, situé à Shingū.

10宗師, sōshi, titre principal donné au représentant du Roppōkaï.

11Certains, comme Ellis Amdur, pensent que le Daïtōryū-jūjutsu est en réalité une création de toute pièce de Takéda Sōkaku.

12会長, kaïchō, généralement traduit PDG. Il s’agit ici simplement du « chef du kaï » (Ki no Kenkyū-kaï, 気の研究会).

13個人の違い, kojin no chigaï. Différences individuelles.

14無意識反射, muishiki hansha, réactions inconscientes du corps.
Souvent utilisé et cité par Hino sensei.
Notons qu’il ne parle pas de réaction instinctive, ni de réaction intuitive, ni de réaction réflexe, mais bien de réaction inconsciente.
En résumé : face à une force exercée dans une direction donnée, le corps va inconsciemment exercer une force contraire.

15館長, kanchō, « chef du kan » (Yōshinkan, 養神館).

16技, waza, technique.
Le terme waza peut être employé dans un sens descriptif (nagé-waza, katamé-waza…) mais il faut le comprendre ici dans le sens d’une compétence, d’un savoir-faire propre, que l’on a acquis, développé et que l’on possède.

17L’article en question sera traduit prochainement !

18Pour « global », le mot utilisé est 総合的, sōgō-teki.
Sōgō signifie mettre ensemble, rassembler en un ce qui est épars.

19身体技術, shintaï gijutsu,technologie corporelle.
技術, gijutsu, signifie « technologie ».
Le premier kanji est waza (techique), le second est jutsu (comme dans bujutsu, jūjutsu).
On pourrait traduire gijutsu par « technique » mais Hino sensei distingue waza et gijutsu : « Le waza ne se transmet pas. Le waza acquis par Shioda sōké n’appartient qu’à lui seul.
Le budō n’est et ne peut être rien d’autre qu’une affaire individuelle.
Mais de ce waza (ici, acquis par Shioda sōké), il est possible de dégager certains éléments fondamentaux (yōso) comme par exemple le déplacement du poids du corps.
C’est cela qu’on appelle gijutsu.
Et le gijutsu, lui, peut être acquis, grâce au keiko, l’étude. »

20足の転び, ashi no korobi, roulement/déroulement/déroulé du pied. Korobu signifie couramment tomber.
Hino sensei m’a expliqué qu’ashi no koribi est une expression technique du bujutsu.
Il a ainsi parlé de l’ashi no korobi par le talon décrit par Miyamoto Musashi, que d’aucuns interprètent comme un pas lourd, destiné à bien enfoncer le pied dans le sol, mais qui doit selon Hino sensei être léger comme un ballon qui roule…

21要素, yōso, éléments fondamentaux… Traduire par « principes » me paraissait adéquat mais Hino sensei n’apprécie pas ce mot un peu trop fourre-tout : « j’utilise le terme yōso. Il s’agit, en somme, des lois de la physique.
Par exemple, tous les waza du budō contiennent ce qui s’appelle taïjū no idō, le déplacement du poids du corps.
Je considère cela comme un yōso.
Il en existe bien d’autres, comme la torsion, le retour de torsion, la capacité à ressentir la conscience de l’autre etc. Ce sont autant de réalités concrètes et manifestes.
L’homme a analysé le monde de la nature, découvert les sciences physiques et l’homme utilise les lois de la physique.
De même, il existe des lois propres au corps humain, des lois propres aux relations entre les corps, ainsi que l’ensemble des lois propres aux relations entre les êtres humains dans le cadre du budō : un muscle se contracte après extension, l’être humain a des réactions inconscientes, l’être humain réagit en miroir etc.
Pour pouvoir utiliser ces lois, il y a de nombreux mouvements spécifiques à accomplir, et de nombreuses façons de mettre du contenu dans chacun de ces mouvements. L’un de ces contenus est par exemple le déplacement du poids du corps, qui est donc un yōso. » Je lui demandais alors ce que lui appellerait des « principes » : « J’avais dit que les yōso pouvaient être comparés aux éléments atomiques, comme l’hydrogène et l’oxygène qui forment l’eau.
Le bujutsu est donc formé de deux yōso : la relation avec l’autre (aïté to no kankeisei) et l’utilisation de son propre corps (jibun jishin no shintai sōsa). Si on considère le premier yōso, on voit qu’il n’y a pas de bujutsu sans l’existence de l’autre (aïté) (ceci est un principe). Le dōchō (concordance, harmonie…) avec la conscience de l’autre est donc une nécessité (dōchō, qui fait appel au « suigétsu isha » (voir infra), est un des yōso de la « relation avec l’autre »).
Puis, à l’instant du contact, il faut pouvoir ressentir la force de l’autre, sa direction, son intensité, sa vitesse etc. (ceci est un principe)…
Maintenant si on considère le second yōso du bujutsu, l’utilisation de son propre corps implique une utilisation du corps dans sa globalité (ceci est un principe), et le fait de déplacer son poids à travers un corps utilisé de manière globale permet de transmettre son poids à aïté (ceci est un principe). (j’ai bien sûr simplifié l’explication à l’extrême pour faciliter la compréhension) ».

22力, chikara.

23相手, aïté, partenaire, opposant… En outre, précisons que malgré l’homonymie, aï (相) du mot aïté (相手) n’a rien à voir avec aï du mot 合 très usité en Aïkidō : aïki (合気), maaï (間合) etc.

24運動線, undō-sen.

25Parmi les éléments fondamentaux du bujutsu, il y a体重の移動, taïjū no idō, déplacement du poids du corps et 体重の伝導, taïjū no dendō, transmission du poids du corps.
Bien distinguer déplacement et transmission… Le déplacement du poids du corps c’est quand on bouge de telle sorte qu’on déplace son centre de gravité et la transmission du poids du corps est une utilisation poussée du déplacement du poids du corps qui permet de transmettre le poids de son corps à l’autre. Hino sensei précise : « Au sens strict, le déplacement du poids du corps consiste à se déplacer en faisant de son corps un seul bloc.
Par exemple, se déplacer en avant, ou en arrière, en étant un bloc solide… La transmission du poids du corps, consiste, par exemple lorsqu’on est saisi à l’avant-bras, à utiliser ce point de contact pour transférer son poids à l’autre ».

26力, chikara.

27Le terme employé est 工夫, kufū, intraduisible littéralement. 工夫en chinois, c’est kung fu….
Dans un tout autre domaine et pour proposer un éclairage inhabituel mais parlant, le terme adéquat pour kufū pourrait être le hacking au sens premier du terme (à ne pas confondre avec le cracking, le piratage informatique).
Le hack étant à l’origine le déploiement inventif et ingénieux de son intelligence et de sa créativité pour modifier et améliorer un usage ou un système, un outil, un objet etc. et/ou leur en trouver d’inattendus. C’est une appropriation intelligente, réfléchie et pratique.

28達人, tatsujin, expert.
Le terme désigne spécifiquement les grands combattants et autres maîtres d’exception.

29内弟子, uchidéshi, élèves, disciples, vivant au dōjō du maître pour suivre son enseignement à plein temps.

30気功, kikō. En chinois, qigong.

31逆技, gyaku waza, techniques de contre-attaque, techniques défensives.
Ce qu’on appelle « techniques » en Aïkidō sont généralement des techniques de « contre » face à une attaque.
À ne pas confondre avec 返し技, kaéshi-waza, technique de renversement, de retournement d’une technique.

32Je paraphraserai le récit que Hino sensei m’a fait de l’arrivée « théâtrale » de Tojima Yasushi dans son dōjō : ouvrant la porte coulissante, Tojima Yasushi se montra en habits traditionnels, ses longs cheveux noirs tombant sur les épaules, tel un samouraï des temps anciens.
Il se courba légèrement pour saluer et lança un laconique mais énergique « gomen ! » avant d’entrer… (« Gomen » est effectivement daté, on l’entend dans les vieux films de samouraï… Forme courte de gomen tsukamatsuru qui signifie « je me permettrais d’être discourtois », sous-entendu en vous dérangeant (aujourd’hui on dirait shitsurei shimasu).
L’expression est valable pour prendre congé.
L’expression plus complète est sayōnaraba korénité gomen tsukamatsuru, que l’on pourrait traduire : « eh bien dans ce cas, si vous le voulez bien, je me permettrais d’être discourtois »… Si gomen est daté, le langage courant a conservé sayōnara, au revoir…) KK

33身体がブレない, shintaï ga burénaï, son corps ne tremble pas, son corps est stable, solide… imperturbable.
Il y a l’idée d’une maîtrise de son corps car le verbe ブレる, buréru, s’emploie quand on bouge par erreur, involontairement, au moment d’appuyer sur le déclencheur d’un appareil photo, ce qui donnera une image floue, « bougée ».
Au sens figuré, ブレない, burénaï (forme négative de buréru donc) peut s’employer pour parler d’une grande assurance, d’une force psychologique ou affective etc.

34La forge d’une lame de sabre japonais est une affaire de spécialiste hautement qualifié.
Comme l’explique Hino sensei : « Le maître forgeron possède le regard scientifique de l’ingénieur et une sensibilité corporelle fine.
La forge est une activité concrète.
S’il n’est pas rigoureux, il ne peut forger des armes de qualité.
Pour gérer par exemple la température du feu, la façon dont les couches de hagané se superposent, la façon de frapper le hagané etc.
il faut de vraies compétences scientifiques.
Et sans une réelle finesse de la sensibilité corporelle, il ne pourrait avoir la capacité de jauger la lame en la touchant, en la soupesant et ressentir par la peau la façon dont la lame avance vers sa finition ; tout comme la résistance du hagané sous ses coups de marteau lui donne à sentir avec quelle intensité frapper, et combien de temps etc. »

35姿勢, shisei, posture, port du corps.
Le shisei fait partie de l’étiquette, mais il participe aussi de la technique et de la maîtrise martiale.

36Sur les quelque vidéos de Tojima Yasushi qu’on trouve sur internet, on pourra remarquer une ressemblance dans sa façon de se mouvoir, avec le fondateur.

37稽古, keiko, pratique, entraînement, exercice, étude.

38La première chose que Hino sensei m’expliqua quand je l’ai interrogé sur Tojima Yasushi fut la grande, la très grande, l’extrême, l’incroyable douceur de sa saisie…

39Tokima Yasushi et Hino sensei se sont ainsi testés martialement ce jour-là… Car, me confia Hino sensei, il y avait bien sûr quelque part l’idée de savoir qui des deux était le plus fort.
Ils se sont donc mesurés, mais il s’avéra qu’aucun ne l’emporta sur l’autre. Alors cinq ans plus tard, ils se rencontrèrent à nouveau. Lequel avait-il le plus progressé ? Ils se mesurèrent encore mais rien ne put les départager… Dans la conversation qui suivit, l’un d’eux lança sur un ton de plaisanterie : « eh bien il ne nous reste plus que le duel ! » et l’autre de répliquer aussitôt : « OK ! »…
Ils se mirent d’accord pour un face à face au bokken.
Un élève de Tojima Yasushi serait le témoin.
Le duel commença. Tojima dégaina et prit une garde seigan.
Face à lui, Hino sensei garda son bokken à la ceinture, prêt à dégainer.
Un long moment passa. Des heures auraient pu passer sans qu’aucun des deux n’amorce le moindre geste… Tojima dit alors : « matta ! » (un instant !), interrompant le face à face.
Il demanda à Hino sensei s’il accepterait de baisser très légèrement sa garde.
Hino sensei n’y vit aucun inconvénient. À peine s’était-il exécuté que Tojima lui lança un tsuki fulgurant à la gorge.
Hino sensei leva verticalement son bokken, déviant de justesse la pointe qui lui rasa le côté du cou…

40剣線, kensen, littéralement « ligne du ken.

41強さ, tsuyosa. Il s’agit de fort en ce que cela s’oppose à faible. 力, chiraka, désigne la force.

42Ō sensei n’étant plus de ce monde, il n’est bien sûr plus possible de passer entre ses mains pour éprouver son waza.
Mais ce n’est pas ce que Hino sensei voulait dire.
Il m’a fourni une explication intéressante : « celui qui regarde, par exemple, une démonstration, un film, une photographie etc. ressent des choses, non parce qu’il est touché physiquement par les mains d’Uéshiba ō, mais parce qu’en étant spectateur, celui qui regarde expérimente les choses par projection sur son propre corps.
Il y a aussi le fait que celui qui regarde a un ressenti profond, au niveau inconscient.
Comme cela se passe au niveau inconscient, le ressenti n’est pas conscient pour le commun des mortels, mais il y a bien réaction du corps (effet des neurones miroirs). »

43Il s’agit du frère aîné de Sunadomari Kanshū.

441 to (斗) correspond à environ 18 litres, un ballot pèse donc 72 litres.
Yoroku soulevait donc 144 litres par les petites doigts…

45Kishū-han. Unité territoriale ancienne, le han désigne le fief des daïmyō.
Le Kishū-han s’étendait sur toute l’actuelle préfecture de Wakayama et sur la partie sud de la préfecture de Mié.

46江戸, Édo, ancien nom de Tōkyō.

471904-1905, Uéshiba Morihei a donc 21 ans.

48難行苦行, nangyō kugyō. Double mot composé : 難, nan, signifie difficile, 苦, ku, souffrance et 行, gyō, désignant l’action. « Ascète » se dit 苦行者, kugyōsha, soit littéralement « celui qui fait des choses qui font souffrir ».
Nangyō kugyō est un terme bouddhique pour désigner les pratiques ascétiques.
Il s’emploie aussi dans le langage courant au sens figuré.

49天狗, tengu, être surnaturel du folklore japonais mais aussi plus particulièrement du folklore du budō puisque les tengu n’hésitent pas à venir rendre visite aux tatsujin en méditation pour leur révéler les secrets du budō !
Dans les rouleaux de l’école Yagyū Shinkagéryū, des tengu sont représentés dans les pages décrivant les techniques supérieures.
Il existe un ouvrage de référence qui s’intitule Tengu Geijutsuron (dont il existe une traduction française intitulée le Sermon du Tengu sur les arts martiaux.
La traduction est discutable mais a le mérite d’exister.)

50Hokkaidō, l’île la plus septentrionale du Japon était encore peu peuplée à l’époque. Ils furent 80 volontaires à partir pour ce voyage de plus de 1800 km qui les conduira à Abashiri où ces pionniers colonisateurs de terres hostiles construiront le village de Shirataki et y élire domicile.
Lire par exemple Hokkaido : A History of Ethnic Transition and Development on Japan’s Northern Island d’Ann B.
Irish, pages 232-233. http://books.google.fr/books?id=-9EBuQK-NRQC

51白滝王, Shirataki-ō, le roi de Shirataki.

52Tosa est située sur l’île de Shikoku, dans le sud-ouest du Japon, à plus de 1500 km de Shirataki à vol d’oiseau.

53Curiosité : la photo page 233 de l’oeuvre citée Hokkaido : A History of Ethnic Transition and Development on Japan’s Northern Island d’Ann B. Irish.
http://books.google.fr/books?id=-9EBuQK-NRQC donne sans aucun doute une idée de la taille des arbres qu’Uéshiba a abattus !

54転化, tenka.

55L’article développe peu le caractère profondément religieux du fondateur puisqu’il ne sert pas directement le sujet.
On peut toutefois dire que le fondateur était versé dans le bouddhisme et la prière bien avant de rencontrer Déguchi Onisaburō.
Il ne parle pas non plus des différentes écoles de budō qu’il a pu étudier car elles ne sont pas déterminantes.
L’article n’évoque pas non plus son activisme dans sa jeunesse : son engagement social et politique (il a participé avec ses amis pêcheurs à des manifestations pour faire reculer des lois abusives) ou « écologiste » avant l’heure (il a participé à la lutte contre la loi qui autorise le déboisement des forêts autour des temples au profit des entrepreneurs immobiliers).
Autant de choses qui peuvent inciter à penser que là aussi, dès le départ, le fondateur était sensible à ces problématiques qui reviendront plus tard dans son discours (paix, amour, harmonie au sein de l’humanité etc.)

56表現の手段, hyōgen no shudan, moyen d’expression.

57弟子, déshi, disciple.

58日野武道研究所, Hino Budō Kenkyūjo, Centre de recherche Hino Budō.

59身体マジック, shintaï majikku (shintaï magic), tours de magie corporels.

60体重の伝道, taïjū no dendō, transmission du poids du corps ; 無意識反射の活用, muishiki hansha no katsuyō, l’utilisation des réactions inconscientes ; 痛点(圧点)に対する錯覚性, tsūten (shōten) ni taïsuru sakkakusei, le caractère trompeur des points de douleur — points de contact — sur le corps ; 平行感覚の崩し, heikō kankaku no kuzushi, la déstructuration de la sensation de l’équilibre ; 軸のずらし, jiku no zurashi, le décalage axial ; 視覚の錯覚性, shikaku no sakkakusei, le caractère trompeur de la vision…

61軸と骨格で持たす, jiku to kokkaku de motasu.

62身体感覚, shintai kankaku.

63多人数掛け, taninzūgaké, attaque à plusieurs.

64聴經, chōkei. Le développement extrême de la sensibilité corporelle, ne concerne pas que la capacité à sentir la force et la direction d’une attaque physique effective, il s’agit aussi de ressentir l’intention de l’autre et ses changements, via un point de contact, physique ou non… Hino sensei emploie ce terme peu courant à dessein, emprunté à la culture des arts martiaux chinois comme il l’explique lui-même : « Oui, c’est effectivement un terme qui vient des arts martiaux chinois.
Je l’ai employé car parmi les lecteurs (du magazine Hiden, NDLR) il y a des pratiquants d’arts martiaux chinois.
Et c’est un terme tout à fait courant pour qui a un point de vue large sur le bujutsu.
j’ai donc jugé que l’usage de ce mot permettrait de se faire une meilleure idée de ce dont je veux parler.
À savoir : il s’agit, à travers la zone de contact avec aïté, de capter (受信, jushin) les manifestations de sa conscience (tels que : je vais couper maintenant, je vais parer maintenant) ou ses changements (tel que : j’ai pensé faire une parade).
Il va de soi que c’est la même chose quand il n’y a pas de contact physique : capter les manifestations et les changements de la conscience de l’autre… Puisque, qu’il y ait ou non contact physique, il s’agit toujours de la rencontre de consciences qui se font face… Si on n’est pas capable de cela, tout ce que l’on fait n’est rien d’autre que de la gymnastique. »

65あいき… アイキ… 合気… Aïki… Hino sensei nuance le mot « aïki » par l’écriture : « あいき » (aïki) est écrit en hiragana, le syllabaire principal utilisé pour la composition de mots et de phrases ainsi que pour la lecture des kanji ; « アイキ » (aïki) est écrit en katakana, le syllabaire utilisé pour la transcription des mots non japonais ; « 合気 » (aïki) est écrit en kanji.

66同調, dōchō, empathie, accord, concordance… 同調する, dōchō suru, s’accorder, se mettre au diapason, être sur la même longueur d’onde, être du même avis, aller dans le même sens que, se conformer… La célèbre expérience de Solomon Asch (qui démontre qu’une personne peut en arriver à se conformer à une opinion dominante même si elle sait qu’elle est fausse) est aussi une forme de dōchō.

67表現形態, hyōgen keitai.

68アイ, aï , est toujours écrit en katana.
Comme avec le mot « アイキ », Hino sensei lui donne une nuance en ne l’écrivant pas en kanji : « 合 »…

69和合, wagō, harmonie, concordance, agrément, union, unité… On parle souvent d’« harmonie » en l’Aïkidō, le mot japonais utilisé par Uéshiba ō est wagō. Ce mot est composé de 和, qui peut se lire wa et qui signifie notamment harmonie, paix, et de 合, qui peut se lire aï ou gō et qu’on pourrait traduire par correspondre, convenir… Mais 合 est un kanji d’usage courant. Il entre dans la composition de mots qui contiennent l’idée de choses qui vont ensemble ou que l’on met ensemble : 合計, gōkei, total (d’une somme) ; 合図, aïzu, signal ; 組合, kumiaï, syndicat ; 和合, wagō ; 合気, aïki ; 総合, sōgō…

70N’est-ce pas le cas en français quand on utilise le mot harmonie en Aïkidō ?…

71体感, taïkan.

72解明, kaimei.

73Aï et awasé sont le même mot. Aï, c’est « 合 » et awasé, c’est « 合わせ ». Awaséru (合わせる) est généralement traduit par s’harmoniser avec, faire concordance avec… ce qui ne correspondent pas tout à fait à la simplicité de ce mot.
Le terme le plus adéquat pourrait sans doute être le verbe aller qui permet de dire « ce vêtement te va »… On gardera « faire awasé avec » mais il faudrait peut-être écrire « faire 合wasé » pour bien comprendre que mot awasé n’est qu’une déclinaison autour du mot 合.

74総合, sōgō.

75気配, kéhaï, il s’agit des signaux, traces, indices, manifestations subtiles qui donnent, intuitivement ou non, la perception d’une totalité… « Je ressens une présence derrière moi » signifie que je perçois le kéhaï d’une personne dans mon dos… « On ressent les prémices de l’automne » siginifie que je ressens les kéhaï de l’automne… D’un point de vue martial, kéhaï renvoie à tous les signaux que la personne qui nous fait face distribue consciemment ou inconsciemment.
Kéhaï (気配) est composé de ki (気) et de haï (配) signifiant « distribuer ».
Kéhaï veut dont littéralement dire « ki distribué »… il s’agirait, en somme, de la part de ki dispersé puisque le kéhaï est plus ou moins « émis » — selon sa capacité à effacer plus ou moins son kéhaï —, et le kéhaï est plus ou moins « perçu » — selon que l’on a plus ou moins développé sa sensibilité.

76伊東一刀斎, Itō Ittōsai (1560-1632 ?), fondateur de l’Ittō-ryū.

77水月移写, suigétsu isha, le reflet de la lune dans l’eau.
Suigétsu signifie reflet de la lune et isha, transfert ou copie.
Itō Ittōsai a laissé cette phrase célèbre :「月、無心にして水に移り、水、無念にして月を移す、内に邪を生ぜれば、事よく外に正し」(Tsuki, mushin ni shite mizu ni utsuri, mizu, munen ni shite tsuki wo utsusu, uchi ni ja wo ikizéréba, waza yoku soto ni tadashi) qu’on pourrait traduire par : « la lune est mushin* en se reflétant dans l’eau, l’eau est munen** en reflétant la lune… Ne laisse vivre le vice en dedans et vertueux sera le waza*** en dehors… » (*mushin (terme bouddhique) : traduit généralement « non-pensée », c’est en fait le contraire d’ushin, être sous l’emprise de l’attachement ou de la distraction ; **munen (terme bouddhique) : traduit aussi généralement « non-pensée », c’est en fait le contraire d’unen, contempler les choses matérielles ; ***waza : le kanji utilisé est 事, koto (fait, chose, matière, affaire, cela…) et non 技, waza, mais il doit se lire waza et il s’agit bien de cela). http://www.lib.yamagata-u.ac.jp/kiyou/kiyoued/kiyoued-13-2/image/kiyoued-13-2-051to068.
pdf — Mais Hino sensei m’a donné plus de détails : « Suigétsu isha, c’est le miroir que je regarde et le miroir qui me reflète — c’est la simultanéité. Il s’agit-là d’un phénomène.
il ne s’agit donc pas d’un gijutsu.
Ce phénomène ne peut survenir que lorsqu’on est dans un état où les pensées (zatsunen) n’existent pas, autrement dit lorsqu’on se trouve dans l’état qui précède la naissance même de la moindre pensée, envie, intention, volonté de prendre une décision, de prévoir ce que va faire l’autre, de prévoir ce qu’on va faire etc.
On pourrait dire en poussant l’interprétation plus loin que c’est une des manifestations du concept jungien d’inconscient collectif.
Autrement dit une des formes de la synchronicité des consciences.
» Son explication m’a rappelé qu’Edward T.
Hall a étudié le phénomène de synchronicité notamment en observant la vidéo d’enfants jouant dans une cour d’école, relevant d’étonnants phénomènes de simultanéités.
— À noter enfin un autre sens au mot suigétsu, plexus solaire.

78Hino sensei : « La question de réussir ou non à atteindre le territoire des tatsujin ne se pose pas, c’est un lieu où figurent très peu d’élus.
4-5 siècles se sont écoulés de l’époque des guerres des clans (Sengoku Jidaï) à la réforme Meiji, mais l’Histoire n’a retenu que quelque dizaines de tatsujin… Vouloir atteindre le même niveau qu’eux est un défi bien plus important que vaincre l’Everest ou remporter la médaille d’or aux Jeux Olympiques.
S’il importe de continuer sans relâche à relever ce défi, le fait de savoir qu’on n’atteindra jamais le niveau des tatsujin ne signifie pas qu’on peut interpréter à tort et à travers et penser ce que l’on a envie de penser.
Le propos doit rester de suivre avec la plus grande rigueur les indices laissés par les écrits, les paroles, légués par les tatsujin (comme « suigétsu isha » — voir infra)… »

79Hino sensei : « J’ai appris le Karaté Shitō-ryū. Le mot あいき(aiki) était utilisé mais il était difficile d’en cerner la nature.
Il était par exemple impossible de savoir si le terme désignait un gijutsu ou bien un phénomène ou encore autre chose.
Le mot あいきexiste dans le Daïtō-ryū mais rien ne permet de savoir précisément de quel gijutsu il s’agit.
Ainsi le mot existe dans plusieurs courants et chacun affirme « l’aïki, c’est cela » mais c’est sans aucun doute très bien ainsi car il ne s’agit pas d’un système organisé sous ce nom.
N’étant donc pas un gijutsu, il n’est pas possible de porter de jugement et il n’est pas nécessaire d’en porter.
L’あいきest sans aucun doute un dispositif induit par la pratique, mais le dispositif lui-même n’a jamais été érigé en gijutsu ou en procédé (autrement dit en système). Par conséquent, il n’est pas possible de porter quelque jugement que ce soit. »

80つられて, tsurarété. Littéralement : son geste a été entraîné par.

81一致する, icchi suru. Faire un, accorder.

82Hino sensei : « Ce référentiel étalon est absolu.
Condition nécessaire à la liberté de décider d’agir avant ou après.
Il s’agit, par le corps, par la sensation, de pouvoir avoir une certitude (c’est pour cela que c’est un référentiel absolu). Quand on se base sur l’intuition, le sens du minutage (timing) etc., il y a toujours une probabilité d’échec.
Ici, on parle d’une sensation où la probabilité d’échec est nulle.
Dans les sports de combat, échouer, c’est juste perdre le match, mais dans un contexte de budō, c’est la vie qu’on aurait perdue. L’étude du budō repose fondamentalement sur cette considération-là.
De la maîtrise de chaque gijutsu dépendent la vie et la mort.
Quiconque pratique sans avoir cette réalité à l’esprit ne pratique donc pas le budō.
Et quel est donc ce référentiel étalon, ce référentiel absolu dont je parle ? Le suigétsu isha.
Et sen no sen, c’est agir avant de se refléter dans le miroir, et go no sen, agir après s’y être reflété. »

83Hino sensei : « Retirer toute pensée, toute idée préconçue, toute idée fixe par rapport à quelqu’un pour être dans un état de feuille blanche.
Autrement dit être dans un état de Suigétsu isha.
Ça, c’est le moyen. Et c’est ce qui constitue l’essence de la relation.
Et la relation (関係, kankei, qui peut se traduire aussi par connexion, ndt), si on prend par exemple l’époque de la guerre des clans, c’est le combat à mort, c’est affronter face à face son opposant… La relation, c’est aller au devant de ce qui se produit face à soi. »

84Okamoto Seigō sōshi emploie l’expression 後に引く, ato ni hiku, littéralement « tirer après » ou « se retirer après » (au sens d’exercer une traction ou un mouvement de retrait, comme la mer qui se retire).
Hino sensei : « il s’agit simplement de reculer légèrement l’avant-bras. Par exemple si la saisie vient du dessus, il faut descendre légèrement l’avant-bras, mais en ayant fait awasé avec la vitesse et l’angle de la main qui vient saisir bien sûr… »

85On dit aïki ni kakaru, « être pris par l’aïki », être piégé, accroché, « saisi », « ensorcelé », « électrocuté »… Et effectivement, on peut voir des vidéos où les pratiquants, littéralement « saisis » par l’aïki, sont sur la pointe des pieds, comme traversé d’un courant électrique.

86工夫, kufū.

87拍子, hyōshi , rythme, temps (au sens musical).
拍子を合わせる, hyōshi wo awaséru, faire awasé sur le rythme, sur le temps. 拍子をはずす, hyōshi wo hazusu.
Littéralement, décrocher le rythme, décrocher le temps. Hino sensei : « il s’agit d’abord de faire totalement awasé sur le rythme (リズム, rizumu) de l’autre, son kokyū etc.
À partir de là, il devient possible de ressentir (体感, taikan) les interstices dans son rythme.
On peut dès lors attaquer à travers ces interstices, faire irimi etc., agir de toutes les façons que l’on veut par rapport à l’autre. »

88間, ma. Interval. Utilisé par exemple dans間合, maaï.

89La zone de combat circulaire mesure 4,5 m de diamètre.

90工夫, kufū.

91力士, rikishi. sumōtori.

92押し出し, oshidashi, 寄り切り, yorikiri. Ce sont des kimarité — techniques décisives —, la première consistant à pousser l’adversaire hors du dohyō avec les mains, la seconde à saisir le mawashi et à pousser/soulever l’adversaire hors du dohyō.

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